S’affranchir de la « barrière légale des 14 jours » : des chercheurs promeuvent les « modèles embryonnaires » dans un livre blanc
Une équipe internationale d’experts en embryologie et en bioéthique a publié le premier livre blanc consacré à l’utilisation de « modèles embryonnaires » obtenus à partir de cellules souches[1]. Parmi les signataires, des scientifiques issus des quatre coins du monde, y compris de France[2], aux côtés de Jacob Hanna, un des « pionniers » du domaine (cf. « Embryons de synthèse » humains : les annonces se multiplient).
Le document[3] propose des « lignes directrices » pour une mise en œuvre « appropriée » des « modèles embryonnaires » dans la recherche et dans la réglementation. Invoquant le besoin de mieux appréhender les causes de l’infertilité, le texte entend ainsi « faciliter l’utilisation de modèles pour étudier le développement embryonnaire au-delà de la barrière légale des 14 jours » (cf. Recherche sur l’embryon humain : D’où vient la règle des 14 jours ?).
Les embryons donnés à la recherche : une « offre » « limitée » et « soumise à des restrictions éthiques »
La « règle des 14 jours », actuellement en vigueur dans de nombreux pays parmi lesquels la France, interdit en effet la culture d’embryons humains en laboratoire au-delà de cette limite. Les embryons utilisés à des fins de recherche sont des embryons « excédentaires » issus de fécondations in vitro. « L’offre est limitée et soumise à des restrictions éthiques qui ne permettent pas d’étudier la gastrulation », se plaignent les chercheurs (cf. Un nouveau « modèle » pour observer des aspects de l’embryon humain 28 à 35 jours après la fécondation ; Un « atlas spatio-temporel » de la formation des organes chez l’embryon humain, entre 4 et 8 semaines).
Alors ils proposent de recourir à des « embryons de synthèse », des « modèles » obtenus directement à partir de cellules souches, sans passer par une fécondation. Une « bonne alternative » selon les scientifiques car « bien qu’il n’ait pas encore été possible chez l’humain d’aller au-delà des premiers stades de la gastrulation, chez les singes, ces modèles permettent déjà de la reproduire ».
« Standardiser » ces « modèles » et dissocier les règlementations
Le livre blanc est le fruit d’une réunion qui s’est tenue à l’Institut Pasteur en novembre 2024. Les scientifiques appellent à « standardiser » ces « modèles » : « La disparité des méthodologies et des lignées cellulaires utilisées pour créer ces modèles fait que les résultats ne sont pas encore comparables à ceux obtenus avec des embryons humains », indiquent-ils (cf. « Modèles embryonnaires » : un groupe de chercheurs international propose un « cadre de référence pour la recherche »).
Ils réclament aussi des règlementations différentes pour la recherche sur l’embryon et les « modèles » embryonnaires (cf. Embryoïdes : l’ABM propose une « troisième voie » pour « encadrer » les recherches). « Nous sommes d’accord sur le fait qu’un embryon ne devrait pas être cultivé au-delà de 14 jours », assure Alfonso Martínez-Arias de l’Universitat Pompeu Fabra. Une affirmation pour le moins hypocrite dans la mesure où plusieurs signataires appelaient il y a un an à autoriser la recherche sur l’embryon jusqu’à 28 jours (cf. Une « feuille de route » pour des recherches sur l’embryon humain jusqu’à 28 jours).
Un « malaise éthique » qui ne freine pas les chercheurs
Les chercheurs mettent en avant « la valeur des modèles issus cellules souches en tant que ressource extraordinaire » pour comprendre le développement embryonnaire tout en insistant sur le fait qu’ils ne seraient pas identiques aux embryons, laissant le soin aux comités d’éthique de fixer la « durée nécessaire à chaque étude ».
Pourtant ils reconnaissent « le malaise éthique suscité par la création et la destruction d’entités présentant des caractéristiques généralement considérées comme définissant la vie humaine précoce et l’identité humaine ». « Ces caractéristiques peuvent inclure la formation d’une main, d’un visage ou d’un cœur qui bat ». Voire « un système nerveux central intégré, doté de sensibilité ou de conscience, comme cela se produit aux stades avancés du développement fœtal ».
Suffirait-il de priver ces « modèles » des annexes qui permettraient leur implantation dans un utérus, ou de les empêcher de « développer certains tissus ou de franchir certaines étapes de développement » pour faire taire toutes les « préoccupations morales » et rendre éthiques les recherches qui les utilisent ? Lors des rencontres de la biomédecine organisées au mois d’octobre 2025, le Pr Sophie Brouillet, chef de service du laboratoire de Biologie de la Reproduction-DPI-CECOS du CHU de Montpellier reconnaissait qu’« en théorie », « ce blastoïde[4], si je viens le replacer dans un utérus, potentiellement ça peut me donner un bébé plus tard ». « Il y a tous les éléments en tout cas pour pourvoir le faire. » « Evidemment c’est interdit », s’empressait-elle d’ajouter.
Un tel aveu ne devrait-il pas freiner l’hubris des chercheurs ?
[1] Medical Xpress, Stem cell embryo models could unlock infertility clues beyond 14-day research limit (12/06/2026)
[2] Ils travaillent à l’Institut Pasteur, de l’Institut Curie ou au CHU de Nantes
[3] Alfonso Martinez Arias et al, Human stem cell-based embryo models: innovation, ethics, and policy, Human Reproduction (2026). DOI: 10.1093/humrep/deag035
[4] Autre nom donné aux « modèles embryonnaires »