La « reprogrammation cellulaire », une nouvelle mode ?
La semaine dernière, Life Biosciences, une entreprise de biotechnologie spécialisée dans « la lutte contre les maladies liées au vieillissement », a annoncé avoir administré son premier traitement à un volontaire. Une personne atteinte de glaucome a reçu une injection directement dans le globe oculaire. L’idée est d’essayer de traiter cette maladie — qui peut entraîner une perte de la vue — « en régénérant les nerfs sains de l’œil » (cf. « Reprogrammation cellulaire » : remonter le temps pour traiter des maladies ?).
Mais David Sinclair, président et cofondateur de la société, compte bien aller plus loin. Il espère en effet que des traitements similaires puissent « guérir » d’autres maladies liées au vieillissement, voire « inverser » le processus de vieillissement lui-même.
Après l’allongement des télomères, la reprogrammation cellulaire
La problématique du vieillissement occupe les chercheurs depuis de nombreuses années. Alors que des télomères raccourcis étaient considérés comme un signe de vieillissement prématuré, en 2017, Liz Parrish, PDG de la société de biotechnologie BioViva, s’est injecté une thérapie génique expérimentale dont elle espérait qu’elle allongerait ses télomères.
Liz Parrish a poursuivi ses « auto-expérimentations » – elle se qualifie de « personne la plus génétiquement modifiée sur Terre » – mais l’engouement des scientifiques de la longévité s’est désormais déplacé vers la « reprogrammation cellulaire » qui consiste à « rajeunir les cellules ».
La technique s’appuie sur la découverte des facteurs de Yamanaka, récompensée par un prix Nobel, qui permet de ramener une cellule adulte à l’état de cellule souche, pouvant ensuite être amenée à se développer en pratiquement n’importe quel autre type de cellule. Au lieu d’activer pleinement les facteurs de Yamanaka, les scientifiques essaient de « les activer par petites doses, juste assez pour restaurer la fonction [des cellules] sans effacer leur identité ». Des études menées chez la souris semblent prometteuses : cette approche parait en effet « améliorer la cicatrisation des tissus, restaurer la vision et même améliorer l’apprentissage et la mémoire » (cf. Une start-up affirme avoir prolongé la vie de souris par reprogrammation ; Epigénétique : des souris vieillies puis rajeunies).
D’autres essais à venir
« Selon moi, l’épigénome[1] est ce qui se rapproche le plus, en biologie, d’un système d’exploitation programmable qui contribue à déterminer l’âge cellulaire », déclare Yuri Deigin, cofondateur de YouthBio Therapeutics, une entreprise basée à Seattle.
L’entrepreneur ne vise pas un « rajeunissement brutal de l’organisme », mais plutôt un « processus graduel » qui débuterait dans des tissus spécifiques pour se développer au fil du temps. La société YouthBio a ainsi développé plusieurs produits, dont YB002, et a récemment reçu l’avis favorable de la Food and Drug Administration américaine. Elle prépare dorénavant un premier essai clinique chez l’homme.
Des entreprises, et des financements, qui se multiplient
L’engouement des chercheurs est fortement soutenu par les investisseurs.
Altos Labs a été financée par le milliardaire Yuri Milner — « apparemment en collaboration avec Jeff Bezos, entre autres » — à hauteur de 3 milliards de dollars, « un montant sans précédent pour une start-up biotechnologique » (cf. Altos Labs : l’entreprise qui promet la jeunesse éternelle et attire les milliardaires).
A ses côtés figure aussi Retro Biosciences, qui se consacre à la reprogrammation, « entre autres approches », « dans le but d’ajouter 10 ans de vie en bonne santé à l’espérance de vie humaine ». Son lancement a bénéficié d’un financement de 180 millions de dollars de Sam Altman, le PDG d’OpenAI. Le mois dernier, l’entreprise a annoncé une valorisation de 1,8 milliard de dollars.
New Limit rassemble aussi des milliardaires autour d’elle, sur le même sujet. Après des « résultats prometteurs » chez la souris, elle prévoit de tester l’année prochaine un médicament conçu pour rajeunir le foie chez l’homme. La semaine dernière, l’entreprise indiquait avoir levé 435 millions de dollars pour atteindre cet objectif (cf. Nouvelle levée de fonds pour New Limit, une start-up d’édition épigénétique contre le vieillissement).
Et Life Biosciences a récemment obtenu 80 millions de dollars pour financer ses recherches. Outre l’essai clinique sur les yeux, désormais officiellement en cours, des projets portent sur le rajeunissement de l’ensemble du corps.
Vers la « reprogrammation chimique » ?
La semaine dernière, David Sinclair a déclaré qu’il prévoyait de tester un médicament de reprogrammation oral « hautement, hautement confidentiel » dans le cadre d’un concours doté de 101 millions de dollars organisé par la Fondation XPrize. Un prix sera décerné à toute équipe capable de démontrer une « amélioration équivalente à 10 ans (ou plus) », après un an de traitement, mesurée sur les fonctions immunitaire, cognitive et musculaire.
Cette méthode alternative, la « reprogrammation chimique », utilise des médicaments pour « imiter » les effets des facteurs génétiques. Et les composés médicamenteux peuvent circuler dans le sang et atteindre la plupart, voire la totalité, des cellules du corps.
Des appels à la prudence
Certains experts ont toutefois appelé à la prudence, affirmant que le processus chimique, du moins tel qu’il est utilisé en laboratoire, est « extrêmement agressif » et « n’est même pas particulièrement efficace ». Sergiy Velychko, fondateur de Soxogen, une société spécialisée dans la reprogrammation cellulaire basée à Boston, reconnait que « ces produits chimiques sont utilisés à des concentrations très, très élevées pour la reprogrammation cellulaire ».
David Sinclair a refusé de décrire la composition exacte de son candidat-médicament, baptisé pour le moment SL-100. Ces « cocktails » contiennent généralement un mélange de vitamines, de médicaments homologués et de molécules expérimentales. L’entrepreneur a déposé un brevet pour une formulation contenant, entre autres, un complément alimentaire[2], un antidépresseur[3] et un composé chimique expérimental, le laduviglusib, qui a fait l’objet d’essais contre la maladie d’Alzheimer. Il assure que des essais ont été menés chez l’animal. Aucune étude n’a été publiée pour le moment.
[1] l’ensemble des « interrupteurs chimiques » qui contrôlent l’activation et la désactivation des gènes
[2] forskoline
[3] tranylcypromine
Sources de la synthèse de presse : Slate, Elena Gillet (11/05/2026) ; MIT technology review, Jessica Hamzelou (12/06/2026) ; MIT technology review, Antonio Regalado (09/06/2026)