Les partisans de l’euthanasie veulent briser le tabou de la mort, aux dépens des vivants

Publié le 17 avril 2025
Les partisans de l’euthanasie veulent briser le tabou de la mort, aux dépens des vivants

Dans un article publié par le think tank Mathias Corvenius Collegium (MCC) Brussels [1], la sociologue britannique Ashley Frawley analyse la perception de l’euthanasie en Europe. Elle explique les mécanismes qui transforment le regard sociétal sur le suicide pour lui donner une connotation positive. Si le décès résulte d’une procédure légale et médicale, alors il ne s’agit plus du drame du suicide mais de l’expression de la volonté du patient, un geste drapé de liberté et de dignité.

Les notions de meurtre et de suicide sont frappés d’un tabou – justifié. On les évite quand on aborde le sujet de l’euthanasie, préférant des euphémismes tels que « mourir dans la dignité » (cf. « « Aide à mourir » : la stratégie des députés pour faire passer un texte clivant »).

En évitant certains termes, on oblitère intentionnellement les enjeux législatifs mais aussi éthiques, sociétaux et culturels de la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté. Les décideurs politiques oublient ce qu’implique de mettre fin à une vie. Il ne s’agit de rien moins que de, collectivement, remettre en question l’interdit du meurtre (cf. « Euthanasie : « ce n’est pas le mot qui est violent, c’est bien l’acte qu’il désigne »).

Des termes faussement neutres, voire positifs

Quand il est amené à manier des termes éloignés de la réalité de l’euthanasie, un élu, un décideur, un médecin… fait un choix sans avoir présent à l’esprit la gravité de ce choix. Il a l’illusion d’une réflexion autonome alors que le jargon qu’il entend et qu’il doit employer lui masque la réalité des enjeux de la décision qu’il prend. Il ne perçoit pas l’ampleur de la charge morale de sa décision, envisagée comme un choix médical comme un autre.

Au-delà d’être découplée des notions répulsives de meurtre et de suicide, l’euthanasie se voit auréolée de connotations fortement positives. En juin 2020, le Dr Staffan Bergström a fourni du pentobarbital à un patient atteint de SLA [2] pour qu’il mette fin à ses jours. Il n’a pas été condamné par la Justice mais s’est vu retirer son autorisation à exercer. Dans la presse, il parle d’« intégrité », d’« autodétermination » et du respect de « la volonté explicite et réfléchie d’une personne malade ». En 2024, le médecin est apparu dans une série documentaire suédoise intitulé Sista hjälpen (« Dernière aide »)[3]. Les militants de l’organisation suédoise Pour le droit à mourir dans la dignité [4] convoquent eux aussi la notion d’assistance à une personne : « Si une personne souhaite qu’on l’aide à mourir, elle doit être traitée avec respect et attention », écrivent-ils sur leur site web [5].

La mort, une décision d’experts au terme d’un processus bureaucratique

La forte charge morale liée à l’administration d’une substance provoquant la mort est masquée par le vocabulaire employé mais également par le caractère soudainement bureaucratique d’un phénomène aussi intime que le moment du décès. La fin de vie devient une procédure, on instaure un « management de la mort » avec des questions sur les processus décisionnels qui mèneront au décès provoqué (cf. « Proposition de loi « fin de vie » : des « incohérences qui mettent en jeu les libertés fondamentales » »).

La légalisation d’une pratique représente et entraîne un assentiment par la population. Dans nos sociétés laïques, la loi fait figure d’autorité morale. La « gestion » du suicide par des personnes désignées comme expertes sort cette question du domaine du drame privé pour en faire une pratique qui relève de la norme ; c’est une simple possibilité parmi d’autres. Le suicide n’est plus un scandale qu’il faut éviter collectivement. De plus, la loi faisant office de norme morale dans nos sociétés, le suicide acquiert une dimension positive ; la fameuse mort « dans la dignité » (cf. « La légalisation de l’euthanasie « n’apaise pas la société » : « elle l’inquiète, la transforme, la fragilise » »).

Les partisans de l’euthanasie savent bien que de nombreuses personnes atteintes de psychopathologies font des tentatives de suicides, mortelles ou non. Le passage à l’acte est une tentative d’échapper à une souffrance aiguë. Avec une logique étonnante, certains médecins proposent de soulager la douleur des patients suicidaires… en mettant fin à leur vie. Sur une chaîne de radio luxembourgeoise, un neurologue s’inquiète du taux de suicide chez des personnes qui pourraient avoir recours à « des alternatives ». Un autre médecin, membre de l’association Omega 90 qui fournit des modèles de lettres de demande d’euthanasie, ajoute que face à des personnes qui ont fait plusieurs tentatives de suicide, un médecin devrait « présenter des possibilités de fin de vie avec dignité et respect »[6].

Une personne suicidaire, au lieu de survivre à des tentatives non-mortelles et de rester dans un état de profonde souffrance psychique, peut demander à l’Etat de prendre en charge son suicide – pour ne pas le « rater ». La formulation fait tiquer, heureusement le terme « suicide » disparait lorsqu’il est commis avec l’aide active d’un médecin.

La législation californienne le précise : « les personnes qui choisissent de mettre fin à leurs jours de cette façon ne sont pas considérées comme décédées par suicide, dans les cas où elles suivent attentivement la procédure prévue par la loi »[7].

L’utilité sociétale du tabou du suicide

Si la mort est un événement que l’on traverse seul, pour autant il n’est pas question d’un choix purement individuel. Le décès d’une personne a de fortes répercussions dans une famille et une communauté. Il faut aussi prendre en compte le fait que la légalisation de l’euthanasie modifie en profondeur la conception du suicide mais aussi de la maladie, du handicap et de la fragilité humaine (cf. La légalisation de l’euthanasie « n’apaise pas la société » : « elle l’inquiète, la transforme, la fragilise »).

La mort et le suicide ne doivent pas être considérés comme des événements qui peuvent résulter d’une procédure légale. Le suicide en particulier, s’il n’est plus considéré comme un crime dans nos législations, doit rester frappé d’un interdit moral à l’échelle de la société. Il faut impérativement œuvrer collectivement à la prévention du passage à l’acte. Dans le cas contraire, c’est la notion de la valeur de la vie humaine qui est remise en cause.

 

[1] MCC Brussels, Against legalised euthanasia in Europe: the bureaucratic control of life and death, (16/01/2025)

[2] Aussi appelée maladie de Charcot

[3] Jesper Cederberg, « Läkare vill bilda stiftelse för att arbeta med dödshjälp » (“Des médecins veulent créer une fondation pour travailler sur l’euthanasie »), Läkartidningen, 28 mars 2025

[4] Rätten Till en Värdig Död , RTVD

[5] Johan Varning Bendtsen 24 09 2023 “Kan Danmark starte dominoeffekt? Dødshjælp diskuteres også i nabolande » (« Le Danemark peut-il déclencher un effet domino ? L’euthanasie est également débattue dans les pays voisins ») Kristeligt Dagblad

[6] Annick Goerens, “Roundtable Discussion: Should the Age Limit for Euthanasia Be Abolished?”, RTL Today, 28 octobre 2023

[7] UCLA Health, “California End of Life Option Act (EOLOA) », 5 octobre 2015