Trois ans de la Déclaration de Casablanca pour l’abolition universelle de la gestation pour autrui : De l’expertise à la diplomatie mondiale
Le 3 mars 2023, cent experts de soixante-quinze nationalités lançaient un appel historique pour l’abolition universelle de la maternité de substitution. Trois ans plus tard, ce qui n’était qu’un manifeste doctrinal adopté lors d’une conférence internationale à Casablanca au Maroc est devenu une force diplomatique incontournable sur la scène internationale au sujet de la GPA. En trois années seulement, la Déclaration de Casablanca a réussi le tour de force de fédérer des voix internationales par-delà les clivages politiques et religieux, portant le débat sur le plan du droit international. Des couloirs de l’ONU à Genève aux rencontres de haut niveau à Rome ou Santiago au Chili, le chemin parcouru témoigne d’une prise de conscience globale : la GPA n’est pas une évolution sociétale, mais une rupture anthropologique et un marché globalisé qui exige une réponse juridique mondiale. A l’occasion de cet anniversaire, Bernard García Larraín, docteur en droit franco-chilien, Directeur exécutif du groupe d’experts de Casablanca, dresse pour Gènéthique un bilan de ce travail pour la dignité et trace les perspectives d’une année 2026 qui s’annonce décisive.
Gènéthique : Nous fêtons ce 3 mars le 3ème anniversaire de la Déclaration de Casablanca. Quel bilan tirez-vous du chemin parcouru ?
Bernard García Larraín : Le bilan est celui d’une institutionnalisation. Nous sommes passés d’un texte d’experts à un véritable groupe d’experts qui agit en tant qu’acteur diplomatique. Nous travaillons sur la recherche, l’information du grand public et le plaidoyer. Dans ce sens, beaucoup de choses ont été accomplies. Trois grandes conférences internationales ont été organisées, à Casablanca en 2023, à Rome en 2024 et à Lima en 2025 (cf. GPA : la Déclaration de Casablanca organise une 3e conférence internationale au Pérou). Olivia Maurel, militante féministe née par GPA et porte-parole de Casablanca est devenue la principale activiste mondiale pour les droits des femmes et des enfants affectés par la GPA. Etnous avons influencé des décideurs politiques dans plusieurs pays, notamment en Slovaquie où la GPA a été interdite dans la Constitution (cf. La Slovaquie inscrit l’interdiction de la GPA dans sa Constitution) et en Europe où la GPA a été incluse dans la directive sur la traite des êtres humains en 2024 (cf. « Exploitation de la GPA » : une forme de traite des êtres humains selon le Parlement européen). Nous avons également pu rencontrer des leaders mondiaux comme le Pape François qui a fait un appel à la communauté internationale pour abolir la GPA. Nous avons participé à d’innombrables évènements, interviews, articles, partout dans le monde. Mais le principal accomplissement est sans doute la publication du rapport de Reem Alsalem (cf. « Aucune société ne peut progresser en normalisant la vente du corps des femmes » : à l’ONU, Reem Alsalem appelle à abolir la GPA).
Comme me le disait un ambassadeur lors de notre première rencontre : « Le Groupe de Casablanca a réussi à mettre le sujet dans l’agenda global ». Ce qui est vrai puisqu’en octobre dernier, lors de l’Assemblée générale des Nations Unies, la Rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes et les filles a appelé à l’abolition universelle de la GPA. Quelques jours plus tôt, 228 ONG issues de 40 pays différents avaient soutenu son rapport dans une déclaration commune.
G : Parlez-nous d’Olivia Maurel
BGL : Olivia Maurel, Française née aux Etats-Unis par gestation pour autrui en 1991, est une militante et influenceuse féministe. Elle est mariée et a trois enfants. Elle parlait de sa condition de fille née par GPA et de son opposition à cette pratique sur ses réseaux sociaux. Nous l’avons rencontrée en novembre 2023 : son témoignage de personne née par GPA illustrait parfaitement ce que disent nos experts de la maternité de substitution. Nous avons été invités à parler devant le Parlement tchèque où elle a prononcé un discours historique sur son vécu. C’est à la suite de ce colloque à Prague que nous lui avons proposé de nous rejoindre en tant que porte-parole.
Son témoignage a fait et continue à faire le tour du monde. Elle a écrit une auto-biographie (Où es-tu, Maman ? Le témoignage poignant d’une femme née par GPA) qui a déjà été traduit dans plusieurs langues étrangères et elle est sollicitée très régulièrement par les médias internationaux, dont certains qui bénéficient d’un prestige mondial comme The Economist. Elle a par ailleurs été invitée et est invitée régulièrement dans de nombreux pays et forums à travers le monde.
Son témoignage est très fort. Il manifeste sa propre expérience mais d’autres enfants nés par GPA l’ont contactée pour lui partager des vécus similaires. Elle a écrit au Pape François pour lui raconter son histoire et pour lui demander d’appeler les Etats à interdire la GPA : le Pape François l’a fait dans un discours qui a été ensuite intégré dans un document officiel (Dignitas Infinitas). Il l’a invitée au Vatican ; leur entretien a duré trente minutes et a été mémorable et émouvant.
Olivia Maurel est considérée aujourd’hui comme une militante de référence pour les droits de l’homme au niveau international. Elle a reçu le Prix Atreju à ce titre en Italie en 2024.
G : Vous même avez récemment été nommé parmi les « 100 jeunes leaders du Chili » de l’année 2025 par El Mercurio, le principal journal du pays. Quel est votre parcours et que représente cette distinction pour le combat que vous menez ?
BGL : C’est un grand honneur car il s’agit d’un prix important dans mon pays d’origine.
Je suis né au Chili et suis venu en France pour faire mes études de droit que j’ai terminées avec un doctorat à la Sorbonne. J’ai travaillé dans un cabinet d’avocats anglo-saxon en droit financier et j’ai ensuite décidé de travailler dans des ONGs que j’ai trouvées plus adaptées à ce que je voulais faire. C’est comme cela que j’ai pu commencer à travailler chez Juristes pour l’enfance en tant que juriste chargé du plaidoyer international. J’ai eu aussi l’occasion d’aller soutenir un projet au Liban, pays auquel je me sens très attaché depuis mon premier voyage humanitaire en 2019. J’y ai passé presque deux ans, mais j’ai dû le quitter (j’ai été évacué par l’armée chilienne) lors des bombardements en 2024. C’est comme cela que je suis retourné au Chili après 15 ans de vie à l’étranger. Le Liban m’a beaucoup marqué, voir la guerre, la pauvreté, un Etat et un pays qui souffrent beaucoup.
C’est un immense honneur de recevoir cette reconnaissance au nom du travail accompli par les experts de Casablanca pour protéger les droits des femmes et des enfants. Ce prix apporte une visibilité à une cause universelle et à la souffrance de tant de personnes touchées par le marché mondial de la GPA. C’est un signal fort : l’abolition de la GPA n’est pas un combat du passé, c’est un enjeu d’avenir. Cette distinction montre que la nouvelle génération perçoit l’urgence de protéger la dignité humaine face à la marchandisation du vivant. Ce prix appartient à tous les experts de notre réseau qui travaillent pour que le progrès ne signifie pas l’exploitation des plus vulnérables.
G : Dans cette dynamique, vous avez rencontré Michelle Bachelet, médecin, deux fois Présidente socialiste du Chili, ancienne directrice d’ONU Femmes et Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU. Elle est aujourd’hui candidate au poste de Secrétaire Générale de l’ONU. Quel a été l’écho de votre message ?
BGL : La rencontre avec Michelle Bachelet a été un moment de convergence crucial. Madame Bachelet est une figure incontournable de la politique chilienne et de l’ONU. Nous avons discuté de la nécessité de protéger les femmes contre l’exploitation économique. Nous avons parlé pendant une heure dans son bureau, ce qui est assez exceptionnel pour une femme avec un agenda tellement chargé, alors qu’elle prépare sa candidature pour le Secrétariat Général de l’ONU. Elle m’a écouté attentivement et a montré beaucoup d’intérêt et préoccupation pour l’exploitation des femmes et l’abandon d’enfants issus de GPA. Je la remercie pour son écoute. Je lui ai donné le rapport de Reem Alsalem et le livre d’Olivia Maurel et lui ai transmis la position du Groupe de Casablanca selon laquelle l’abolition est le seul moyen de garantir l’intégrité du corps des femmes à l’échelle mondiale, un combat qui doit transcender les clivages politiques.
G : En France, les Etats Généraux de la bioéthique 2026 se sont ouverts par un débat sur la GPA en Auvergne-Rhône-Alpes le 22 janvier (cf. GPA : une « concertation publique » pour écouter, ou forger l’opinion ?). Est-ce un signal inquiétant ?
BGL : C’est une tentative de normalisation. Commencer par la GPA vise à tester la résistance de l’opinion (cf. « Débat citoyen » sur la GPA : « rien n’est inéluctable »). Il faut être clair : la GPA altruiste ou éthique n’existe pas (cf. Olivia Maurel née par GPA : « Il n’y a pas et il n’existera jamais de GPA dite “éthique” »). Elle sert de paravent à l’industrie pour faire entrer la pratique dans le droit. La France doit rester fidèle à l’indisponibilité du corps humain, pilier de son système juridique admiré partout dans le monde.
G : Vous dénoncez souvent l’hypocrisie des « marchés de bébés » qui se tiennent au cœur de l’Europe. Pourquoi cette impunité ?
BGL : Il est incohérent que des États qui interdisent la GPA laissent des agences étrangères venir démarcher des clients lors de salons comme « Désir d’enfant » à Paris (cf. Salon Désir d’enfant : quand l’État français encourage par son silence et son inaction l’odieuse exploitation du corps des femmes et la vente d’enfants). C’est une complicité tacite avec la traite des êtres humains. Nous demandons une cohérence absolue : on ne peut pas interdire une pratique et autoriser sa promotion commerciale (cf. GPA en France : deux cas de violation de la loi).
G : Le Pape Léon XIV a manifesté son opposition à la GPA lors de ses vœux au corps diplomatique. Est-ce une voix qui compte ?
BGL : Bien sûr, que l’on soit catholique ou non, la voix du Pape est l’une des plus écoutées dans le monde (cf. IVG, GPA, euthanasie : le droit à la vie est « le fondement incontournable de tout autre droit humain »). Le Pape Léon est américain d’origine mais péruvien d’adoption où il a été pendant de longues années missionnaire et a été confronté à la misère et à l’exploitation de certaines populations. Il est logique qu’il s’intéresse et qu’il parle du marché global de la GPA. En s’adressant aux ambassadeurs présents au Vatican, il rappelle que la GPA n’est pas une affaire privée, mais une question de droit international. Sa voix rejoint celle des féministes abolitionnistes : on ne peut pas construire une paix durable sur l’exploitation des femmes.
Le Saint Siège, avec d’autres pays, œuvre au niveau diplomatique pour sensibiliser d’autres Etats à la réalité de la GPA et travaillent pour l’élaboration d’un traité international pour abolir la GPA.
G : A ce sujet, parlez-nous un peu plus du Rapport de Reem Alsalem.
BGL : Madame Reem Alsalem est la Rapporteuse spéciale des Nations Unis sur la violence contre les femmes et les filles. Depuis le début de notre travail avec les experts de Casablanca, nous lui avons demandé des audiences et lui avons envoyé des informations afin qu’elle s’intéresse au sort des femmes exploitées par le marché de la GPA. Elle a participé en tant qu’observatrice indépendante à la deuxième conférence du Groupe de Casablanca pour l’abolition universelle de la GPA qui a eu lieu à Rome en 2024. Début 2025, elle a annoncé qu’elle jugeait nécessaire de présenter un rapport sur la GPA à l’Assemblée Générale des Nations Unies et a convoqué un procès ouvert et transparent pour que toute personne intéressée puisse envoyer des contributions ou s’entretenir avec elle. Elle a fait un travail remarquable. Son rapport explique de façon exhaustive comment la GPA est une pratique contraire aux droits de l’homme et constitue une forme de violence contre les femmes. Ce rapport émet des recommandations très précises, parmi lesquelles le souhait que la communauté internationale travaille pour abolir la GPA au niveau mondial à travers un traité.
G : Quelles sont vos perspectives et vos vœux pour l’année 2026 ?
BGL : L’année 2026 est symbolique puisqu’elle marque le centenaire de la Convention contre l’esclavage. Notre vœu est que 2026 soit l’année de la première pierre d’une Convention internationale. Ainsi, nous intensifions nos travaux à l’ONU pour qu’un groupe de pays se constitue afin d’étudier le rapport de Reem Alsalem et ses recommandations, et commence à travailler à l’élaboration d’un traité international. Des premiers signes sont visibles car plusieurs pays se sont montrés intéressés et ont soutenu le rapport de Reem Alsalem. Ils ont également participé à des évènements sur la GPA avec Reem Alsalem lors de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies (CSW) en mars 2026. C’est un vrai signal d’espoir.