Don d’organes, PMA : la directrice de l’ABM défend son bilan devant le Parlement, sans évoquer la recherche sur l’embryon

Don d’organes, PMA : la directrice de l’ABM défend son bilan devant le Parlement, sans évoquer la recherche sur l’embryon

Le 24 mars, Marine Jeantet, directrice générale de l’Agence de la biomédecine (ABM), était auditionnée par le Parlement dans le cadre de son renouvellement à la tête de l’instance[1].

Deux petites heures au total que Marine Jeantet a consacrées d’abord à la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, puis à celle du Sénat. L’occasion pour la directrice de dresser son bilan et de dessiner les perspectives de son activité devant une poignée de parlementaires.

Le don d’organes sous les projecteurs

Marine Jeantet commence son audition par le sujet de la greffe d’organes qui enregistre des résultats « encourageants » mais encore « insuffisants » pour répondre à la demande : 6148 greffes ont été pratiquées en 2025 (cf. Dons d’organes : une légère hausse en 2025, mais des réticences accrues). « Un chiffre qui n’avait jamais été atteint », réalisé notamment grâce au déploiement du « prélèvement multi-sources ».

En effet, la directrice de l’Agence indique que désormais 65 centres sont autorisés à pratiquer des prélèvements de type Maastricht 3 (cf. Euthanasie, Maastricht III : le Canada à la recherche de cœurs à transplanter). Ils représentent 17% des prélèvements et sont amenés à augmenter. De fait, le déploiement de la CRN[2] mobile « va permettre le déploiement de cette activité », de même que le prélèvement cardiaque qui va être autorisé (cf. Don d’organe après arrêt cardiorespiratoire : une procédure qui se développe en France et à travers le monde). « Les protocoles évoluent tout le temps », indique Marine Jeantet qui espère bien voir ce type de prélèvement augmenter. En Espagne, « le modèle phare » selon elle, ce sont 45% des greffons qui sont issus d’un protocole Maastricht 3.

Elle pointe par ailleurs une hausse « continue et très inquiétante » du taux d’opposition depuis la crise du covid. Il a atteint 37% en 2025. Les raisons en seraient « multiples » : hospitalières, sociétales et « aussi en lien avec des idées reçues » parfois présentes chez le personnel hospitalier. D’après une enquête réalisée en juin dernier, « 30% de ces personnels estimaient que les personnes qui sont en mort encéphaliques ne sont pas mortes », souligne Marine Jeantet qui entend « déconstruire les peurs ». Elle considère par ailleurs qu’il faut « améliorer la neutralité financière du don ».

L’Agence a aussi investi le champ de la xénogreffe, pointe sa directrice. Elle veut « anticiper les questions éthiques que cela génère ». Et elles sont nombreuses : quid des risques sanitaires collectifs vs l’intérêt personnel de certains patients ? De la soutenabilité financière du modèle « sachant qu’on pourrait aussi réfléchir à investir sur la prévention de la maladie rénale chronique » ? Ou encore de la « chosification » des animaux que cette pratique peut induire ?

Faire face aux demandes de PMA

En matière de PMA, il s’agit aussi de répondre à la demande et elle est très forte. Avec une multiplication par 8,5 suite à l’autorisation de la « PMA pour toutes », les délais ont fortement augmenté : en 2024, ils étaient de 18 mois pour un recours au don de spermatozoïdes, de 24 mois pour un recours au don d’ovocyte.

Plus de 1000 donneurs de spermatozoïdes ont été recensés en 2024 contre 676 en 2023, en lien avec « nos campagnes de prévention », souligne Marine Jeantet qui fait la promotion des « campagnes sur le terrain, très actives, dans plus de 20 villes » (cf. « Faites des parents » : l’ABM fait aussi sa rentrée). Le budget de l’Agence est de 3,5 millions d’euros pour ses campagnes de communication.

En dépit de ces efforts, l’ABM pointe encore « des tensions dans beaucoup de centres ». Ce qui a généré une demande d’importation de gamètes par plusieurs centres AMP, indique Marine Jeantet (3 entre 2021 et 2023, 17 en 2024, « plus de 100 » en 2025). Bien qu’encore « assez minimes », il s’agit d’« un point que nous suivons avec beaucoup d’attention » précise-t-elle (cf. « Le don de produits du corps humain » : une audition de l’OPECST pour promouvoir. Et interroger ?).

La directrice de l’ABM indique vouloir « poursuivre la fluidification des parcours en AMP avec tiers donneur et en autoconservation », notamment grâce à un « outil de pilotage national » en construction.

Le recours aux centres privés pour répondre à la demande d’autoconservation des ovocytes ?

La loi de 2021 a également généré une forte demande en matière d’autoconservation ovocytaire :15 000 demandes ont été recensées en 2024, 54% concernaient l’Ile de France.

L’ABM a réalisé un sondage sur le « besoin de fond » qui a révélé qu’au total 245 000 femmes pourraient être intéressées, soit 3% de la tranche d’âge autorisée. Cela « donne une idée du besoin qu’il faudra couvrir », souligne Marine Jeantet (cf. Autoconservation des ovocytes : 245 000 femmes ont franchi le pas, souvent bercées d’illusions).

Pour augmenter l’offre, l’une des pistes envisagées est d’autoriser le secteur privé à pratiquer cette autoconservation. « Il faudra passer par la loi » pointe la directrice de l’ABM, les parlementaires l’ayant interdit en 2021. La question du coût est mentionnée : les dépassements d’honoraires ne risquent-ils pas de constituer un obstacle ? Mais sans dépassement, les centres privés vont-ils s’investir ? Marine Jeantet évoque la possibilité d’un dépassement plafonné.

Sur la génétique, des « défis majeurs » pour le système de soin

Elle poursuit son bilan avec le sujet de la génétique qui représente des « défis majeurs » pour le système de soin : compétences nécessaires, ré-analyse, équipements de séquençage, stockage des données, recours au « juste test », place du privé « qui existe déjà dans ce secteur », modèle de financement à revoir, etc.

« Cette révolution vient bousculer nos consciences », considère la directrice de l’ABM : doit-on tout dire aux patients ? Comment protéger les personnes vulnérables et notamment les mineurs ? Doit-on organiser le diagnostic génétique préconceptionnel « comme cela existe déjà dans d’autres pays » ? (cf. « Génétique et Société » : autoriser le dépistage préconceptionnel au nom de la science ?) Faut-il revenir sur l’interdiction des tests « récréatifs » ? « Autant de questions sensibles qu’il nous faut anticiper, instruire, auxquelles l’Agence a déjà évidemment commencé à travailler pour vous proposer des mesures dans le cadre de la prochaine loi de bioéthique », précise Marine Jeantet. « Concrètement l’ABM est déjà très impliquée dans le diagnostic prénatal et préimplantatoire, rappelle-t-elle. Elle a pris une place plus affirmée dans le cadre du plan national maladies rares et je propose de nous investir dans le cadre du plan France médecine génomique. »

La directrice de l’Agence de la biomédecine veut améliorer la transversalité sur ces sujets complexes et « mettre à profit l’expertise scientifique de l’Agence pour accompagner les évolutions majeures induites par l’arrivée de la génétique et de la génomique dans les soins courants » et « proposer des évolutions du cadre règlementaire et législatif ».

La recherche sur l’embryon passée sous silence

Marine Jeantet arrive enfin sur le sujet de la recherche, mettant en avant un appel d’offres sciences humaines et sociales publié l’année dernière. La sénatrice Florence Lassarade (groupe Les Républicains) l’interpelle : « Vous n’avez pas du tout parlé de recherche sur l’embryon. Je sais que c’est un sujet délicat mais qui néanmoins vous incombe. »

La directrice de l’ABM rappelle alors que la dernière loi de bioéthique a instauré un régime non plus d’autorisation mais de simple déclaration en matière de cellules souches embryonnaires humaines (cf. La recherche sur l’embryon en France : 30 ans d’assouplissement législatif). Depuis, 6 demandes de recherches sur l’embryon ont été formulées, « 6 autorisations ». « Par contre ce qui augmente beaucoup ce sont les déclarations de recherche sur les cellules souches », indique-t-elle : 19 déclarations ont été effectuées depuis la dernière loi. « Il n’y a eu aucune opposition ». Dans deux cas un avis du comité d’orientation de l’Agence a été demandé car « il y a des fois où quand même on a besoin de vérifier ».

Marine Jeantet se réjouit de cette évolution du cadre législatif qui a conduit mécaniquement à une baisse des contentieux : 2 sont en cours actuellement, en 5 ans, contre 62 en 18 ans. L’aveu est clair : faute d’être en règle, on a fait évoluer la règle (cf. Recherche sur l’embryon : « ce qui « entrave » certaines recherches, ce sont des interdits légaux »).

ROPA, PMA pour les personnes transgenres, DPI-A : de futures revendications pour la loi de bioéthique

Les questions des parlementaires sont l’occasion de poser des jalons pour la révision de la loi de bioéthique. « La PMA pour toutes n’existe pas à ce jour », estime Ségolène Amiot (LFI – NUPES). « Il ne sera toujours pas possible de dire qu’il existe en France une PMA pour toutes tant que certaines discriminations ne seront pas levées », poursuit la députée. « Allez-vous mettre fin aux pratiques d’appariement qui empêchent les femmes racisées d’accéder au don au même titre que les autres ?, interroge-t-elle. Allez-vous demander la levée de l’interdiction pour certaines personnes, notamment trans, de procréer avec leurs propres gamètes comme la proposition de loi que je porte le prévoit ? » Face aux délais d’attente pour le recours au don d’ovocyte, l’élue réclame aussi l’autorisation de la « réception de l’ovocyte de la partenaire » (ROPA, cf. Interdire la ROPA pour éviter « toute dissociation de maternité » : la CEDH donne raison à l’Allemagne).

Arnaud Simion (Socialistes et apparentés) veut quant à lui « saluer l’action » du collectif BAMP et fait sienne leur revendication première : autoriser le diagnostic préimplantatoire des aneuploïdies (DPI-A) (cf. PMA : à la recherche d’une nouvelle « baguette magique » ?). Il invoque les « données médicales » (cf. Aneuploïdie et fausses couches : des études solides, des conclusions hâtives ?), « la souffrance des femmes » et les « pratiques internationales » (cf. Etats-Unis : des recours collectifs contre le DPI-A). « Dans le contexte du plan national contre l’infertilité, l’Agence de la biomédecine est-elle prête à faire évoluer ses recommandations sur le nombre de tentatives de FIV et l’accès au DPI-A pour mieux répondre aux besoins des patients mais pour finalement et indirectement réduire les coûts de la collectivité et permettre à toutes et à tous d’être parents ? », interroge-t-il. Nicolas Turquois (Les Démocrates) reprendra lui aussi la question de « l’implantation d’embryons avec des chromosomes surnuméraires ». Comme une évidence (cf. « Si on va vers le DPI-A, collectivement, on accepte que toute notre société est intolérante au handicap »).

Sur la ROPA, Marine Jeantet renvoie à la représentation nationale : « Ce sera un sujet de la prochaine loi de bioéthique ». Sur le DPI-A, qui en sera un autre, elle regrette l’annulation d’une recherche sur cette pratique (cf. DPI-A : le comité d’éthique de l’Inserm contourne le législateur) mais reconnait qu’« il y a quand même un débat dans la communauté scientifique sur ce sujet-là ».

Marine Jeantet renouvelée dans ses fonctions

Au terme de ces auditions, le renouvellement de Marine Jeantet à la tête de l’ABM ne fait pas mystère. Le président de la commission des affaires sociales du Sénat, Philippe Mouiller (groupe Les Républicains), conclut par ces mots : « On voit à travers votre connaissance, les projets, et les réactions de nos sénateurs, que nous serons très heureux de continuer à vous croiser dans cette fonction de directrice ».

Des auditions pour la forme à l’issue desquelles les parlementaires renouvellent leur confiance à Marine Jeantet. Mais alors que le processus de révision de la loi de bioéthique est entamé, cette confiance sera-t-elle aveugle ?

[1] Le mandat est de 3 ans, renouvelable une fois

[2] Circulation régionale normothermique. L’objectif de la CRN est d’extraire le sang, de l’oxygéner, de maintenir sa température puis de le réinjecter.