René Frydman : « le principe de la commercialisation du corps ouvre la porte à une commercialisation de tout »

Publié le 23 juin 2026
René Frydman : « le principe de la commercialisation du corps ouvre la porte à une commercialisation de tout »
interview

Le 15 juin, le think tank Meta Nova et la Déclaration de Casablanca organisaient un colloque sur le thème : « GPA : enjeux éthiques, juridiques et politiques pour la France » (cf. « Aucun désir, même légitime, ne crée un droit sur autrui » : l’intérêt de l’enfant au cœur d’un colloque sur la GPA au Sénat). Le professeur René Frydman, obstétricien, gynécologue des hôpitaux de Paris et professeur des universités, est intervenu lors de la table ronde intitulée : « Femmes et GPA : entre liberté, contraintes et marché, quelles conséquences pour l’enfant ? ». Le médecin qui est l’un des deux « pères » d’Amandine, le premier bébé né en France après une fécondation in vitro, a récemment signé un ouvrage intitulé La Tyrannie de la reproduction[1]. Rencontre.

Gènéthique : La GPA présente-t-elle des dangers pour les femmes ? De quels ordres ?

René Frydman : Le premier risque pour la femme est celui de ressentir une dépossession, le risque d’une aliénation du fait de devoir se séparer de l’enfant qu’elle a porté. Ce qui peut les conduire à un déséquilibre psychologique qui peut se prolonger longtemps. Des études, des témoignages l’ont montré (cf. « GPA éthique » : un colloque au Sénat donne la parole aux mères porteuses).

En outre un accouchement n’est pas toujours simple. Il est établi qu’il y a à peu près 20% de césariennes et 20% dépressions du post-partum. Ces femmes-là ne vont pas y échapper en partie.

Ces risques ne sont peut-être pas partagés par toutes les femmes, mais il s’agit de risques majeurs. Et le principe de la commercialisation du corps ouvre la porte à une commercialisation de tout. Après, on ne voit pas pourquoi on ne pourrait vendre une partie de son foie, un œil, un rein, etc. Donc on change fondamentalement l’éthique médicale et sociétale que nous connaissons.

G : Dans ce débat le « projet parental » est mis en avant, mais existe-t-il des risques pour les enfants nés d’une GPA ?

RF : Je suis plus prudent sur la question des enfants parce que je ne la connais pas. Je n’ai pas suivi d’enfants dans la pratique. Je suis aussi plus prudent parce qu’on voit des enfants, dans des situations abracadabrantes, trouver une route que certains dans une situation classique ne trouvent pas (cf. Olivia Maurel : « Dans toute société démocratique, les droits de l’enfant doivent primer sur les projets des adultes »).

Mais le sujet mériterait qu’il y ait des études sérieuses qui soient faites. Non pas qu’on exhibe trois ou quatre enfants de quatre, cinq ans, qui sont dans la joie et la découverte de la vie, mais qu’on interroge effectivement des enfants qui ont vécu ce genre de situation, qui sont un peu plus âgés.

Tout ça renverrait à ce qui a été soigneusement évité, c’est-à-dire à une enquête longitudinale correctement menée.

G : Selon vous, la GPA peut-elle être « éthique », comme le prétendent notamment certaines personnalités politiques ? Le « projet parental » doit-il primer sur toute autre considération ?

RF : La GPA ne peut pas être éthique parce qu’elle ne l’est pas, fondamentalement, dans la mesure où il y a une aliénation. Une personne qui doit signer un contrat régissant son comportement pendant non pas neuf mois, mais au moins douze voire quinze, puisqu’il faut aussi tenir compte des tentatives pour être enceinte et des suites de l’accouchement.

Et même s’il n’y a pas de contrepartie financière, il y a un contrat parce qu’il y a des risques, et des droits. Il y a en outre dans tous les cas des frais liés aux avocats, aux centres, et aux médecins.

C’est le principe même de la GPA qui est inéthique.

G : Dans votre dernier ouvrage, vous dénoncez la « tyrannie de la reproduction ». Que voulez-vous dire ? La GPA participe-t-elle de cette tyrannie ?

RF : Oui, la GPA, comme toutes les mesures extrêmes qui mettent en danger l’autre pour l’obtention de son désir rentre dans la tyrannie de la reproduction qui peut rendre fou ou folle au point de faire des choses extrêmes. On a des exemples de dérives totales. La tyrannie de la reproduction, c’est empêcher de comprendre que dans la prise en charge médicale d’un traitement d’infertilité, il n’y a pas que des succès et on ne réussit pas tout.

Globalement, les médecins n’ont pas de solution pour 50% des couples. (cf. PMA, GPA : « la croyance que tout est possible grâce à la science »). Donc à un moment donné, il faut aussi accepter que tout n’est pas possible, tout ne marche pas, contrairement à ce que disent des journaux people. On ne peut pas garantir le succès d’un parcours médicalisé (cf. PMA : à la recherche d’une nouvelle « baguette magique » ?).

Il n’y a pas de droit à l’enfant. Et c’est très important qu’il y ait une culture de l’essai, non pas de l’assurance du résultat, et surtout pas n’importe quel prix. Parce que tout peut être commercialisé, tout demande à être contrôlé. Les greffes d’utérus, qui peuvent être une alternative à la GPA, doivent être encadrées comme le sont les greffes de rein, non seulement avec une absence de rémunération, mais une absence d’exploitation (cf. Révision de la loi de bioéthique : vers une « indemnisation » des donneurs de gamètes ? ; Greffe d’utérus sur des femmes transgenres : « Sur le plan technique chirurgical, ce n’est pas difficile »).

[1] Paru le 3 janvier 2024 aux éditions Odile Jacob