DPI-A : derrière l’argument des fausses couches, un nouvel outil de sélection contre les embryons porteurs de trisomie

Publié le 23 avril 2026
DPI-A : derrière l’argument des fausses couches, un nouvel outil de sélection contre les embryons porteurs de trisomie
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Le 26 mars, l’Espace éthique de la région Ile de France organisait une rencontre dans le cadre des Etats généraux de la bioéthique sur le thème : « Quel encadrement pour le diagnostic prénatal et pré-implantatoire ? ». Quatre intervenants étaient présents : Marie-Laure Maurin, biologiste au service médecine génomique des maladies rares de l’hôpital Necker AP-HP, Elsa Supiot, professeur de droit privé à l’Université d’Angers, Ophélie Sauzeau, doctorante en « bioéthique des embryons » au Centre for Biomedical Ethics and Law de l’université de Louvain et, une fois de plus, le collectif BAMP !, cette fois représenté par Juliette Eskenazi (cf. Etats généraux de la bioéthique : un« débat démocratique » livré aux mains des militants ; PMA post-mortem : « Nous on fait lors des Etats généraux de bioéthique comme si la loi allait passer »). A l’exception de cette dernière, les trois intervenantes font partie du groupe travaillant sur l’éthique du DPI-A[1] au sein de la Fédération française de génétique humaine (FFGH). L’animation du débat était assurée par Alexis Rayapoullé, médecin de santé publique et doctorant en éthique.

« On ne doit pas écarter l’eugénisme de ce débat », avancera Ophélie Sauzeau. La doctorante essaie de rester factuelle. Car en dépit de ce qui est souvent affirmé, la technique du DPI-A ne fait pas consensus. Stéphane Viville, responsable de l’unité de génétique de l’infertilité aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg et membre du comité exécutif de la Société européenne de reproduction humaine et d’embryologie (ESHRE) pointait récemment le « manque de preuves robustes sur les bénéfices apportées par le DPI-A »[2]. « On a tendance, dans le débat, à sous-estimer les limites et les risques de ce dépistage », relève-t-il. Il ne sera pas démenti lors de la rencontre.

L’émotion contre la raison

Dès le début de l’atelier, les discussions se focalisent sur le DPI-A, la revendication phare du collectif BAMP ! (cf. « Le don de produits du corps humain » : une audition de l’OPECST pour promouvoir. Et interroger ?). Que ce soit lors des rencontres de l’Agence de la biomédecine, devant le parlement ou dans les médias, le collectif ne cesse de marteler son message : les femmes en parcours de PMA souffrent, le DPI-A pourrait les soulager. Au risque de bien souvent passer sous silence toutes les incertitudes scientifiques qui entourent la fiabilité de ce test, présenté comme « le » moyen de réduire les fausses couches (cf. PMA : à la recherche d’une nouvelle « baguette magique » ?). Comme le rappelle Stéphane Viville, ce test est pourtant loin de faire consensus parmi les scientifiques (cf. « Promouvoir le DPI-A aujourd’hui, c’est ignorer les progrès de la recherche ») et des entreprises américaines sont même attaquées en justice pour avoir « survendu » ses performances (cf. DPI-A : des entreprises américaines attaquées pour « publicité mensongère » ; Etats-Unis : des recours collectifs contre le DPI-A).

Lors de la rencontre, Elsa Supiot précisera tout de même que la littérature scientifique n’est « pas tranchée » sur le sujet, et Marie-Laure Maurin évoquera la question du mosaïcisme (cf. Mosaïcisme : une jeune femme « découvre » sa trisomie 21). La biologiste rappelle l’impossibilité de prédire avec certitude l’issue d’une grossesse : un embryon euploïde n’est pas synonyme de bébé assuré. Sans parvenir à convaincre, ou sans le vouloir ?

Ce qui prédomine lors des échanges n’est pas l’analyse scientifique d’un test aux enjeux éthiques abyssaux, c’est le rappel de la souffrance des femmes en parcours de PMA. « Chaque PMA est une épreuve », témoigne Juliette Eskenazi. Une souffrance que personne ne nie, face à un parcours lourd qui se solde souvent par un échec (cf. Les FIV sont deux fois moins efficaces que ne le pensent les couples infertiles). Mais le DPI-A est-il pour autant la solution ? Ophélie Sauzeau souligne que les femmes doivent comprendre que ce n’est pas l’interdiction du DPI-A qui les conduit à ne pas être mamans. N’est-on pas en train de faire naitre de faux espoirs ?

Le DPI-A réclamé comme « alternative » à l’avortement

L’introduction d’Alexis Rayapoullé est révélatrice : le DPI-A répond aux mêmes critères que l’interruption médicale de grossesse (IMG). « Il faut anticiper et régler ce problème en amont », considère-t-il, avant de se reprendre : « Problème ou pas d’ailleurs, c’est vous qui allez juger ».

Tout est dit. Il ne s’agit pas seulement d’éviter des fausses couches. Finalement, l’argument est simple : le dépistage prénatal de la trisomie 21 est déjà mis en œuvre pour toutes les femmes et un diagnostic positif autorise à interrompre la grossesse quel qu’en soit son terme. Juliette Eskenazi rappelle qu’en cas de diagnostic de trisomie 21, 96% des femmes recourent à l’IMG. « Une souffrance terrible », souligne-t-elle, tout en tentant de se défendre : « On ne veut pas le bébé parfait, on veut des bébés, c’est tout ». Selon elle, en cas de trisomie 21, si une grossesse n’aboutit pas, ce n’est pas parce qu’elle se solde par une fausse couche, mais parce qu’elle est volontairement interrompue (cf. FIV : l’arrêt du développement embryonnaire lié à l’âge maternel, pas à l’aneuploïdie de l’embryon).

Pour les promoteurs du DPI-A, il vaudrait donc mieux faire le tri in vitro, plutôt qu’in utero, pour éviter des souffrances à la femme, au couple. Interrogés à la fin de la rencontre, 81% des participants considèrent qu’« il est incohérent d’autoriser les interruptions de grossesse pour trisomie 21, mais pas le dépistage préimplantatoire » et 82% qu’ « il est malfaisant d’exposer les femmes/couples à des IMG qui aurait pu être évitées ». Ils sont 66% à penser qu’« on cause plus de tort à un fœtus en interrompant volontairement une grossesse qu’à un embryon en ne le transférant pas » (cf. Le zygote « n’est pas un projet parental, il est un projet de lui-même »).

Le signe d’une intolérance au handicap

« Ce droit existe déjà, mais trop tard », considère la militante du BAMP ! Une logique individualiste, traduisant une intolérance au handicap, fermant les yeux sur le message envoyé aux personnes porteuses de trisomie 21 et à leurs familles. Pourtant, comment oser parler d’inclusion tout en multipliant les stratégies visant à éviter la naissance d’enfants porteurs d’un chromosome surnuméraire ?

Certes certains objecteront que la femme est libre de garder cet enfant. Mais le message de la société est clair : la trisomie 21 est une condition qui justifie que tout soit mis en œuvre afin de l’éradiquer en éliminant les embryons et les fœtus qui en sont porteurs, pas en recherchant un traitement (cf. Trisomie 21 : en utilisant ce qui se passe naturellement chez la femme, des chercheurs désactivent le 3e chromosome).

Un participant dénoncera tout de même que les trisomiques soient les « grands oubliés » de la rencontre, interrogeant : « Quel message veut-on envoyer ? “Est-ce que ma vie vaut la peine d’être vécue ?” ». Alexis Rayapoullé tentera de se justifier, affirmant avoir voulu faire venir une représentante de la trisomie 21 en France. Sans succès, affirme-t-il (cf. “Les différences rendent notre monde plus riche” : le discours plein d’espérance de Foucauld à l’ONU).

Des participants sourds à toute réserve

« Saut technique par rapport au DPI », comme l’explique Marie-Laure Maurin, le DPI-A en diffère aussi dans sa logique. Car il ne s’agit plus de rechercher une affection héréditaire. Le médecin explique toutefois que les professionnels qui y sont favorables ne souhaitent pas qu’il soit généralisé. Craindraient-ils une dérive eugéniste ? Loin s’en faut. Les arguments invoqués sont celui du coût et de « l’incompatibilité avec l’état actuel de l’organisation française ».

Les participants à la rencontre, relativement nombreux contrairement à d’autres débats (cf. L’édition du génome humain : entre prouesses cliniques et vertiges éthiques)[3], n’ont pas les mêmes réticences : 79 % d’entre eux sont favorables à ce qu’un caryotype complet soit réalisé. Seuls 12 % voudraient rechercher uniquement les anomalies conduisant « quasiment systématiquement » à une fausse couche. Et 65% des participants souhaitent que le DPI-A soit proposé à toutes les femmes ayant recours à la fécondation in vitro ; 27 % le limiteraient au contraire à celles ayant déjà eu « au moins un premier échec de FIV ».

Finalement, pour 78 % de l’auditoire, aucun argument ne justifie le maintien de l’interdit du DPI-A. Le collectif BAMP ! avait-il mobilisé ses membres pour faire pencher la balance ?

[1] Diagnostic préimplantatoire des aneuploïdies

[2] La Croix, Antoine d’Abbundo, PMA : la question du dépistage chromosomique des embryons, une controverse scientifique (06/04/2026)

[3] La participation était assez conséquente, avec 111 personnes connectées à distance et 35 présentes physiquement